Des ongles, des doigts, des mains ont caressé mon bois, ont frappé mes touches, ont actionné mon soufflet, m'ont fait crier, geindre, chanter, m'ont fait pleurer et surtout rire. Des oreilles m'ont écouté, avec admiration, avec dégoût ou encore avec compassion.
Mon pauvre corps n'a fait que suivre des indications, mais parfois, en tentant de me détourner des partitions et du doigté de mon musicien, je n'ai joué que des fausses notes, je n'ai pas su exprimer toutes ces mélodies enflammant mon ossature, les sons restaient coincés dans mon soufflet, les notes trébuchaient avant de tomber dans le néant...
Personne à part celui qui me donnait vie ne peux comprendre ce lien qui nous unissait; une simplicité, un échange de gestes; pas un seul mot n'était prononcé entre nous et pourtant, nos sentiments ne semblaient faire qu'un...Je ressentais sa tristesse, son amour, sa colère et sa joie; ses mains tremblaient, se détendaient, ou encore se raidissaient sur moi, et je recevais chaque caresse, chaque claquement, chaque tension comme un cadeau, j'imprimais chaque instant, chaque mouvement en moi, afin de me charger de l'existence de celui à qui j'appartenais, peut-être pour exister moi aussi, exister à travers lui...
Des rides sont apparues aux coins des yeux de mon partenaire, les morceaux de musiques devenaient plus compliqués, mais aussi plus beaux, ses mains hésitaient moins sur mon corps, il me comprenait mieux...
Ma voix faisait danser des couples amoureux ou se rencontrer de jeunes inconnus, je chantais avec plus de sûreté. Sur scène ou autour d'un feu de camps, après la bière ou la cigarette de mon musicien, en pleine campagne ou sur le bord d'un trottoir : j'ai toujours été fidèle à celui qui jouait de moi, qu'il soit connu ou inconnu, riche ou pauvre, bon ou mauvais joueur, tendre ou dur...
Le temps à passé et ma voix à commencé à chevroter, à s'essouffler, mon âge ne jouait pas en ma faveur, malgré les souvenirs encaissés...Et ma carcasse a toujours remercié le luthier qui m'a créé de n'avoir pas fait de moi du bois de cheminé mais de m'avoir fait vivre à travers ses mains puis les mains d'un artiste.
C'est alors que mes touches se sont brisées à force d' être martyrisées, la toile de mon soufflet s'est décousue à force de chanter, mon accordéoniste m'a abandonné, il m'a remplacé par un autre instrument, plus brillant, plus beau, plus jeune...Plus aucun son ne sort de mon corps, seule la poussière tombe sur mon bois comme les larmes couleraient sur mes joues si j'était faite de chaire et d'os...
Peut-être m'a t'on oublié dans un grenier ou dans une boite de fer, peut-être un jour chanterai-je à nouveau ou peut-être finirai-je dans la brocante quelconque d'un petit village campagnard mais je serai toujours marquée par la vie et par cette belle histoire d'amour entre mon musicien et le petit instrument que je suis...
[03 juin 2008 – Cannelle]
![[ Je suis un instrument ]](http://c3.img.v4.skyrock.net/c35/homeoteleute/pics/1802326452_small_2.jpg)


